1925 : Le choc de la Revue Nègre

 

La Revue Nègre : une troupe américaine, des répétitions parisiennes

Le Théâtre des Champs Elysées fut inauguré en 1912. Son emplacement dans un quartier d'hôtels et de couturiers plus que de spectacles, l'avait jusque-là desservi et il perdait de l'argent quand Rolf de Maré l'acheta en 1925. De Maré annonça son intention de le transformer en Music-Hall. L'administrateur du Théâtre André Daven était, lui, très préoccupé car l'établissement traversait une mauvaise passe. En tant que directeur artistique, il cherchait quel spectacle il pourrait bien présenter sur son vaste plateau. Le peintre cubiste Fernand Léger, ami de Daven, venait justement de voir l'exposition d'art nègre au Musée des Arts Décoratifs et lui conseilla de présenter un spectacle entièrement exécuté par des Noirs. Et, peu de temps après que Léger ait fait sa suggestion, Caroline Dudley, une Américaine qui passait son temps à parcourir le monde, surgit un beau matin dans le bureau de Daven afin de lui présenter un spectacle drôle et authentiquement nègre. Caroline Dudley avait l'idée d'emmener à Paris une revue noire comme "Shuffle Along", "Runnin' Wild" - qui avait connu un grand succès à Broadway, lançant le charleston - "The Chocolate Dandies" ou encore "Dixie to Broadway". Cette idée lui était venue alors qu'elle et son mari habitaient encore Washington et qu'elle avait assisté aux répétitions de Douglas, un petit music-hall situé dans le quartier noir. De plus, elle accompagnait souvent son père aux spectacles de café-concert noirs sur State Street à Chicago, et là, elle tomba amoureuse de la musique, du ragtime, du jazz et du tempérament fougueux des Noirs. De Maré fut ravi de la proposition de Caroline Dudley et finança son voyage à New York afin qu'elle puisse constituer sa troupe. Caroline partit directement à Harlem.

Caroline cherchait une étoile féminine et un groupe de danseuses. Impossible de débaucher celles du Cotton Club, fermé pour cause de violations de la réglementation sur la prohibition. Ethel Waters était la favorite dans les éléments du Plantation Club que Caroline visita. Mais ce fut Josephine Baker qui s'avéra être LA découverte de la journée. Josephine était déjà bien connue à Broadway à l'été 1925. A cette période, Florence Mills, la vedette régulière du Plantation Club, était en vacances et Ethel Waters la remplaçait. Josephine, âgée de dix-neuf ans, était dans le corps de ballet mais chaque soir elle sortait du rang pour faire une danse à part. Cependant, convaincre les artistes américains de partir à Paris n'était pas aussi facile que Dudley l'avait pensé : ce serait quitter l'Amérique, quitter la langue anglaise, et surtout quitter le monde noir dans lequel ils avaient toujours vécu. Néanmoins, Josephine Baker décida qu'elle partirait. Elle se rendait en effet compte que le genre de fascination qu'elle rêvait d'exercer n'était pas possible à New York, où son rôle dans le monde du spectacle se limiterait toujours à celui du bouffon. Il restait à Caroline Dudley de trouver un bon orchestre de jazz. Elle retint celui de Claude Hopkins. Pour récapituler, la troupe formait vingt-cinq artistes dont douze musiciens, parmi lesquels Sidney Bechet, huit chorus girls et surtout Josephine. Les répétitions pouvaient commencer : l'orchestre dans le sous-sol du Spiller, les filles au Club Basha. Les costumes furent réalisés dans l'appartement de la soeur de Caroline Dudley, Dorothy.

Le 16 septembre 1925, le Berengaria, ayant la troupe à bord, appareilla. Il arriva à Cherbourg le 22. La troupe continua par le train pour arriver à la Gare Saint-Lazare à Paris. La première impression de Josephine sur son arrivée à Paris, qui a dû être la même pour ses amis noirs américains, fut la liberté de moeurs en pleine rue : des hommes et des femmes pouvaient s'embrasser, des photos de femmes nues étaient en vente libre. Parmi ceux qui attendaient l'arrivée de la troupe se trouvait Paul Colin. Engagé par Daven pour réaliser l'affiche de la revue, Colin était décidé à gagner la partie. La version officielle veut que, durant la première répétition, Paul Colin regarda la troupe répétait afin de saisir l'essentiel du spectacle. Trouvant en Josephine Baker le corps exceptionnel qu'il recherchait, il décida de faire d'elle le sujet de son affiche et se permit de l'inviter dans son atelier personnel. Dans l'affiche que créa Paul Colin, Josephine apparait dans une robe blanche ajustée, entre deux hommes, l'un avec d'épaisses lèvres rouges, casqué de cheveux crépus, l'autre portant un chapeau incliné sur l'oeil et un noeud papillon à carreaux. La vedette de la revue se présente les poings sur les hanches, dans une pause qui laisse pressentir toute sa fougue. Cependant, le visage, avec ses lèvres outrées, ne s'élèvre guère au-dessus du stéréotype, et les deux faciès noirs qui l'encadrent paraissent grotesques. De plus, la vérité est à rétablir sur l'authenticité de ce travail. En effet, Caroline Dudley avait confié à Miguel Covarrubias le soin de réaliser l'affiche et les décors du spectacle.

Miguel Covarrubias dans les années trente

Colin a probablement vu les esquisses de Covarrubias et se les a appropriées. On peut d'ailleurs affirmer que Covarrubias a bien peint en 1924 le personnage féminin de l'affiche signée Paul Colin. La fille que tout le monde avait toujours prise pour Josephine, que Paul Colin avait déclaré avoir dessinée d'après nature, avait en réalité été peinte par Covarrubias avant que Colin n'ait rencontré Josephine.

Miguel Covarrubias, "Jazz Baby", tiré de Negro Drawings, 1927.

(dessin publié initialement dans Vanity Fair, décembre 1924)

La paternité de l'affiche de la Revue Nègre revient donc à Miguel Covarrubias qui n'en tira aucune notoriété, alors que pour Paul Colin cette affiche fut le meilleur support publicitaire et le plus beau tremplin. On lui commanderait par la suite des illustrations et des décors. Il deviendrait par la suite un des affichistes publicitaires attitrés des spectacles, comme Cassandre et Loupot le seraient pour le tourisme.

A partir du deuxième jour de répétition, les choses devinrent sérieuses. Et comme il faisait très chaud dans le théâtre, les artistes montèrent sur le toit pour s'exercer et prendre des photos publicitaires. Les voisins qui entendaient de la musique n'avaient qu'à se pencher à la fenêtre pour jouir du spectacle offert par Josephine, en short et débardeurn dansant dans le soleil.

Cependant, dès les premières répétitions, de Maré et Daven constatèrent que tout était dans un état de désorganisation complet. Désespérés, ils prirent contact avec leur amis Jacques Charles, metteur en scène au Moulin Rouge. Jacques Charles prétendit par la suite avoir complètement réorganisé la revue, laquelle était catastrophique quand il l'avait vue en répétition.

Scène de répétitions de la Revue Nègre au Théâtre des Champs Elysées

 

L'événement artistique de l'année 1925

Une semaine avant la soirée d'ouverture, prévue le 2 octobre 1925, de Maré et Daven organisèrent une avant-première de la Revue Nègre pour les journalistes et les célébrités. La troupe donna deux des onze scènes qu'elle devait présenter la semaine suivante et le public fut conquis. Fernand Léger fut enthousiasmé de cette représentation. A l'issue de cette avant-première, un souper fut donné au théâtre ; Josephine y apparut au bras de Paul Colin. Alors que le public venait de la voir sur scène pratiquement nue, elle portait maintenant une robe de Paul Poiret, l'un des prestigieux couturier du moment. Tous apprécièrent le contraste.

La publicité que cette avant-première valut au spectacle donna au Tout-Paris le temps d'imaginer que la première de la Revue Nègre pourrait bien être l'un de ces événements que les Parisiens adorent. Comoedia, la revue des arts et des spectacles, fit plusieurs articles sur la Revue Nègre en attendant la première représentation publique. Le 2 octobre enfin, c'est une interview de Daven qui est publiée.

La première de la Revue Nègre eut lieu le 2 octobre 1925. La salle était pleine à craquer. Le Paris chic n'était plus venu au spectacle en aussi grand nombre depuis les Ballets Russes, avant la guerre. Anciens et nouveaux riches, hommes d'affaires et aristocrates, dandies et débauchés, tous se mêlaient les uns aux autres. On distingua dans l'auditoire Robert Desnos, Picabia, Blaise Cendrars, et Janet Flanner qui s'apprêtait à écrire pour le New Yorker la première de ses "Letters from Paris".

Quand le public se fut calmé, l'orchestre de Claude Hopkins se mit à jouer. Lorsqu'il eut attaqué le deuxième morceau, le rideau se leva sur une toile de fond figurant des bateaux à vapeur sur le Mississipi, de nuit, sur un quai et un cargo prêt à être chargé. Vêtus de couleurs vives, des hommes assis sur les balles en attente bavardaient entre eux tout en écoutant de la musique. Puis des femmes apparurent avec des robes égayées de rubans et de plumes et se mirent à danser.

La première scène de la Revue Nègre

Une fois le public conquis par tant d'énergie et de joie, Josephine fit son entrée, une entrée de clown. Elle marchait, ou plutôt se dandinait, les genoux écartés et pliés, l'estomac, le corps décontracté. Elle portait une chemise déchirée et un short en lambeaux. L'orchestre joua "Yes, Sir, that's my Baby" et Josephine se mit à danser le charleston. Elle grimaçait, louchait et gonflait les joues. Elle fit le grand écart, mouvant bras et jambes comme s'ils étaient désarticulés. Elle quitta la scène à quatre pattes, les jambes raides, le derrière plus haut que la tête. Elle personnifiat l'ambiguïté, le monde du bizarre.

La scène qui succéda à ce numéro délirant donna aux spectateurs l'occasion de se calmer. Sur un fond de gratte-ciel peint par Covarrubias, un vendeur de cacahuètes apparut en poussant sa charette. Tandis qu'il jouait un air triste à la clarinette, un couple d'amants traversaient la scène en dansant puis le laissait finir seul sa complainte. Le vendeur de cacahuètes était Sidney Bechet. Le tableau suivant, "Rassemblement au camp de la Louisiane", ramena sur scène Josephine et Maud de Forest. Fiancées toutes les deux au même homme, elles se battaient pour lui et le laissaient seul danser autour de son haut-de-forme. La Revue Nègre comportait encore six tableaux; succession de clichés évoquant la vie noire.

Le prochain grand moment, comparable à l'entrée de Josephine, vint avec ce qui devait être la dernière scène, située dans un cabaret de Harlem. Il y avait quelques chants et danses, après quoi Josephine et Joe Alex, censés se produire sur la scène du même cabaret, exécutaient leur fameuse "Danse Sauvage", danse d'accouplement primitive. Baker, seins nus, portait une ceinture de plumes sur une culotte de satin, et un col de plumes autour du cou. Elle avait également des plumes dans les cheveux et autour des chevilles et, détail surprenant pour une danse sauvage, elle était chausée de souliers noirs à talons plats. Mais elle donnait une telle impression de nudité que Janet Flanner se souviendrait d'elle n'ayant qu'une plume rose entre les jambes. Son partenaire la portait sur son dos. Il avait lui aussi des plumes autour des hanches, ainsi que des perles autour du cou, des genoux et des chevilles. Géant souriant, il était le parfait pendant mâle de Josephine. Renversée sur le dos, Baker agitait les jambes. Lorsqu'il la déposa, elle se lança dans ce que Flanner définît comme une "danse de l'estomac", une combinaison de divers mouvements évoquant la danse du ventre. Pour le public, cette danse était à deux doigts de l'obscène. Et, tout à coup, Josephine leva les bras au-dessus de la tête et se secoua en souriant.

Josephine et Joe Alex en répétitions pour la "Danse Sauvage"

Josephine et Joe Alex dans la "Danse Sauvage"

Choqués, certains spectateurs se mirent à siffler, et quelques uns quittèrent la salle. D'autres applaudirent pour ce clou du programme. La Revue Nègre était devenu l'événement artistique de l'année 1925. Comme la foule s'écoulait du théâtre, Janet Flanner alla dans la nuit écouter ceux qui avaient vu le spectacle ou ceux qui en avaient entendu parler : il n'était question que de Josephine. Les critiques allaient s'emparer du spectacle.

Yvon Novy, dans Comoedia, s'attachera au caractère vivant et improvisé de la revue. Pour lui, il s'agit bel et bien d'une "révélation". Mais le plus attentif et le mieux informé des spectateurs qui assistèrent à la Revue Nègre était l'imminent critique André Levinson. Malgré son mépris de l'art noir, Levinson fit de la revue une critique favorable, en raison surtout de son admiration pour Josephine, qui lui paraissait transcender le caractère de la danse : " C'est elle, de son trémoussement forcé, de ses dislocations téméraires, de ses mouvements lancés qu'émane le jet rythmique. Elle semble dicter au drummer envoûté, au saxophoniste ardemment tendu vers elle. [...] La musique naît de la danse, et quelle danse ! Les déhanchements de la bateleuse cynique et bon enfant, le rictus qui fait grimacer la large bouche, font place subitement à des visions dont tout bonhomie est absente. [...] Certaines poses de Miss Baker, les reins incurvés, la croupe saillante, les bras entrelacés et élevés en un simulacre phallique, évoquent tous les prestiges de la haute stature nègre. Le sens plastique d'une race de sculpteurs et les fureurs de l'Eros africain nous étreignent. Ce n'est plus la dancing-girl cocasse, c'est la Vénus noire qui hanta Baudelaire." (article d'André Levinson dans Comoedia, 12 octobre 1925).

Les critiques américaines furent moins emballées, à en juger par celle que le New Yorker publia sous la plume de Janet Flanner. Cette dernière avait trouvé la musique "plate" et le final "ennuyant" (Letter fom Paris de Janet Flanner, The New Yorker, 25 octobre 1925). Le spectacle révéla surtout comme un test les attitudes raciales. Pour Robert de Flers, membre de l'Académie Française et critique prestigieux du Figaro, premier quotidien de Paris, ce n'était que l'"offense la plus directe qu'ait jamais reçue le goût français". En effet, pour de Flers, "la Revue Nègre est un lamentable exhibitionnisme transatlantique qui semble nous faire remonter au singe en moins de temps que nous n'avons mis à en descendre. Je sais fort bien que des esprits ingénieux et délicats ont trouvé à ce divertissement une délectation secrète. Pour ma part, il m'a inspiré plutôt de la colère et quelquechose qui ressemble à de la honte. De maigres théories de négresses blanches ou déteintes, d'impénétrables couplets, de vagues hululements, des mimiques dont l'obscénité puérile exclut toute volupté, une frénésie pleine de tristesse, une noire bacchanale sans Bacchus : voilà la Revue Nègre. Vous chercherez en vain, à travers ces tableaux quelque charme exotique. Miss Joséphine Baker en est l'étoile. Va-t-elle nous proposer les gestes de bel animal et les grâces naturelles qui conviennent à sa souple et robuste jeunesse ? A l'instant même où elle paraît, elle contraint ses jambes aux cagnosités les plus affreuses, ses yeux à la loucherie le plus hideuse, son corps à une dislocation qui n'aboutit à aucun tour de force, tandis qu'elle gonfle ses joues à la mode des geunons qui cachent des noisettes." (article de Robert de Flers dans Le Figaro, 16 novembre 1925). Josephine était ainsi la grande prêtresse de la laideur. La critique de de Flers est symptomatique d'un autre lieu commun : la guerre entre les races se prépare, et si les Blancs ne "colonisent" pas, autrement dit ne dominent pas, les Noirs, ces derniers coloniseront les Blancs. Pour lui, le succès de la Revue Nègre signalait le début de l'hégémonie culturelle noire et, partant, la fin de la civilisation.

Cependant, ce côté "colonisation inverse" est à modérer. Le spectacle illustrait surtout l'exotisme et reflétait l'empire colonial dans toute sa splendeur. Originaires d'Afrique, les danses de la Revue Nègre étaient arrivées à Paris en passant par New York. Par une voie détournée, la culture africaine entrait en contact avec la culture européenne classique. La danse noire en général a eu tendance à s'ordonner et à s'intellectualiser au point de faire disparaître toute spontanéité. Ce phénomène s'est effectivement vérifié pour le cas de la Revue Nègre, d'autant plus que le corps noir était dans les années vingt particulièrement à la mode. Et pourtant, même si les scènes de la Revue Nègre avaient beau illsutrer certains aspects de la vie américaine, le public y voyait les jungles de l'Afrique, les plages frangées de cocotiers du Pacifique. La Revue Nègre excitait le public en lui rappelant l'existence d'un monde à la fois mystérieux et sexuellement disponible, étranger mais soumis. Dans l'imagination française, bien avant l'arrivée de Josephine à Paris, le corps d'une danseuse noire était comme une invite à la lubricité. Aux yeux des observateurs blancs, les danses africaines exprimaient une telle indécence, une sensualité si débridée, qu'elle ne pouvait que résulter de l'infériorité propre aux primitifs.

Josephine à la Fête du Caf'Conc' en 1926

Il n'empêche que le caractère sulfureux relaté dans bon nombre de quotidiens fut la meilleure publicité à la Revue Nègre et à Josephine. Six semaines de gloire durant, le spectacle tint l'affiche au Théâtre des Champs Elysées. Prévue initialement pour une quinzaine, il y eut prolongation sur prolongation. Le 21 novembre, victime de son succès, la Revue Nègre dut poursuivre ses représentations au Théâtre de l'Etoile, dont la salle, plus petite, se trouvait sur les Champs Elysées, et où elle donna toute la première quinzaine de décembre. Josephine exécuta dans ce nouveau théâtre une parodie de la Pavlova en cygne noir. La fin des représentations à Paris fut définitivement fixée à la date du 17 décembre 1925.

Après ces représentations parisiennes triomphales, Caroline Dudley avait prévu une tournée européenne qui devait aller jusqu'à Moscou. Mais ce qu'elle ignorait, c'est qu'un contrat secret avait été négocié entre Josephine Baker et Paul Derval, directeur des Folies Bergère, pour la saison suivante. En attendant, Josephine partait pour Bruxelles et Berlin avec la troupe de la Revue Nègre.

 

Un spectacle représentatif des mutations socio-culturelles de l'époque

Josephine n'hésita pas à s'approprier le rôle de libératrice de son sexe. Par ses attitudes résolument modernes, elle a contribué à accélérer cette révolution en la portant comme un symbole. Dans le Paris des années vingt, le nom de Josephine est synonyme de liberté. Avec ses petits seins, ses hanches dénudées, ses cheveux noirs coupés courts et collés à la gomina, Josephine incarnait un grand nombre de tendances, goûts et aspirations de l'époque. Elle n'était plus une personne mais un concept et devint la "garçonne"-type, celle du célèbre roman de Victor Margueritte.

Jusqu'à présent, une longue chevelure était considérée comme la plus belle parure pour la femme. Mais, déjà en 1924, Dréan chante "Elle s'était fait couper les ch'veux". La coupe étant tellement en vogue, Baker lancera en 1926 le Bakerfix, pommade plaquante, qui connaîtra un véritable succès. Pour les couturiers des années vingt, préoccupés de libérer le corps de la femme, Josephine devint le mannequin idéal. Le couturier qui la sculpta fut Paul Poiret, plus généralement connu comme "celui qui tua le corset". Le vêtement se composait désormais d'une tunique légèrement attachée aux hanches, glissant le long du corps. La mode fut à la simplicité.

Le charleston devint la danse phare des Années Folles, diffusé principalement dans les bars et les boîtes de nuit de la capitale. Il pouvait être pratiqué en solo, à deux ou en groupes et se dansait genoux légèrement fléchis et pointes des pieds tournés vers l'intérieur. Il se caractérisait par des déplacements du poids du corps d'une jambe sur l'autre et des mouvements des bras et des mains, agités frénétiquement vers l'avant et sur les côtés. La comédie musicale "Runnin' Wild", en 1923, avait contribué au succès de cette danse. Mais en France, son grand médiateur avait été la Revue Nègre, et plus particulièrement Josephine Baker et son entrée frénétique sur la scène du Théâtre des Champs Elysées. La presse s'empara régulièrement de ce sujet et en fit un phénomène de société.

L'affiche publicitaire de l'époque illustrait quelques-uns des rôles attribués aux Noirs par la société occidentale. C'étaient essentiellement des emplois subalternes qui étaient mis en scène. Echappa à ce jeu de massacre Josephine, dont la silhouette révolutionna alors la perception du corps noir. Le corps de Josephine et des autres membres de la troupe devait être compris comme l'un des nombreux "objets" africains qui soudain semblaient beaux à une avant-garde parisienne dont l'enthousiasme pour l'art africain se développait depuis deux décennies. La mode de l'art nègre pénétra rapidement dans la vie quotidienne de l'artiste et des milieux mondains. La Revue Nègre semble avoir constitué un tournant quant à la vulgarisation de la mode nègre en France. Ainsi, Josephine n'hésita pas à écrire en 1927 : "Depuis que la Revue Nègre est arrivée au Gai Paris, je dirais qu'il fait de plus en plus noir à Paris. D'ici peu, il fera tellement noir qu'on craquera une alumette, puis on en craquera une autre pour voir si la première est allumée ou non." (Paul Colin, Tumulte Noir, préfaces de Rip et Josephine Baker, Paris, éditions d'Art Succès, 1927.).

Josephine à la Fête du Caf' Conc' en 1926

Toutes ses rencontres artistiques, Josephine les fit à Montparnasse ou Montmartre. L'écrivain afro-américain Claude Mac Kay évoqua d'ailleurs dans son autobiographie (A long way from home, 1969) le lien de parenté entre Montparnasse, Montmartre et Harlem. Le Jockey Club à Montparnasse comptait parmi les cabarets les plus fréquentés par les Américains : il se caractérisait par la mixité de sa clientèle. Après ce succès fulgurant, d'autres boîtes de nuit du même style se créèrent comme la Jungle. Montparnasse et Montmartre rivalisèrent dans la production de spectacles exotiques. D'ailleurs, le Bal Nègre de la rue Blomet était exclusivement réservé aux spectateurs noirs, antillais, africains et afro-américains. Quant à la production artistique relative à la mode nègre en général, on peut citer le peintre Jules Pascin qui céda à la même tendance que Paul Colin : ses variations sur le thème du jazz prirent la même tonalité africaine. La communauté littéraire exploita aussi abondamment l'exotisme de la culture noire. Paul Morand mettait en scène dans l'univers de ses romans des musiciens et des danseurs noirs américains. Philippe Soupault, en 1928, fut l'auteur d'un roman, Le Nègre, où le héros était un musicien de jazz et trafiquant noir américain.

Certains comme Philippe Soupault ou René Crevel dénoncèrent les abus de cette mode nègre, ses artifices de pacotille et ses débordements de racisme. Crével écrivit : "Pour les Blancs, les Noirs sont seulement des moyens, des occasions de divertissement au même titre que les esclaves des riches Romains pendant l'Empire." (cité dans Françoise Rotily, Artistes américains à Paris, 1914-1939, Paris, L'Harmattan, 1998.). Philippe Soupault accusait les Blancs d'avoir transformé et corrompu la beauté noire pour le simple désir de satisfaire à leurs fantasmes. Au contact de l'Europe, l'âme de la danse noire avait perdu de son authenticité. On retrouve ici le même type de critiques que pour la Revue Nègre : la vogue noire était un produit fabriqué, un archétype purement occidental.

 

Epilogue

A Bruxelles, la Revue Nègre resta une semaine à l'affiche et joua devant le Roi Albert Ier. Ce court passage dans la capitale belge ne marqua pas Josephine puisqu'elle n'en fera jamais mention dans ses nombreuses autobiographies.

La première représentation de la revue à Berlin eut lieu au Théâtre Nelson, sur la Kurfurstendamn, à la Saint Sylvestre. A cette époque, les Berlinois vivaient une période de fausse prospérité. Quand la Revue Nègre arriva à Berlin, le pire était passé. Les Allemands, s'ils gagnaient de l'argent, n'avaient aucune envie de le mettre de côté. Tous les nouveaux riches étalaient leurs fortunes dans les boîtes de nuit berlinoises les plus enfiévrées et les plus tape-à-l'oeil de l'Europe entière.

En dépit de son étrangeté, la Revue Nègre remporta presque autant de succès à Berlin qu'à Paris. Les Krupp allèrent la voir presque tous les jours. Après le finale, le public était si excité par Josephine qu'il envahissait le plateau et la portait en coulisses. Bien que le séjour de la Revue Nègre n'ait pas dépassé deux mois, cela suffit pour que le nom de Josephine prit l'aura magique réservée jusqu'alors à Greta Garbo et Marlene Dietrich. Le Berlin Illustrierte l'appela "une figure de l'expressionnisme allemand contemporain". Mais, sans le vouloir, Josephine devint le drapeau d'un autre mouvement allemand à la mode : die Freikorperkultur, autrement dit le nudisme. Cependant, les Allemands de droite considéraient Josephine Baker comme une menace à l'idéal aryen. Les chemises brunes distribuaient des prospectus dans lesquels ils l'attaquaient, la traitant de "Untermensch", c'est-à-dire de sous-être humain. Ainsi, le soir de la première, une importante manifestation hostile aux Noirs défila devant le théâtre.

La prestation de Josephine à Berlin permit à celle-ci de faire de nombreuses rencontres comme à Paris. Quand elle fit la connaissance de Max Reinhardt, ce dernier était l'un des metteurs en scène les plus influents et les plus originaux du monde. Il décida de la prendre sous sa tutelle : son talent était encore brut et elle avait besoin d'être formée. Il voulait qu'elle s'engage à suivre pendant trois ans son école d'art dramatique qui avait pour élève, entre autres, Marlene Dietrich. Après avoir rencontré une partie de l'intelligentsia et de l'avant-garde allemande des années vingt par l'intermédiaire de Reinhardt, Josephine envisagea d'accepter la proposition de ce dernier de rester à Berlin et de travailler avec lui. Cependant, elle avait donné sa parole à Paul Derval pour la nouvelle revue des Folies-Bergère et abandonna Reinhardt à Berlin.

En rentrant à Paris, Josephine abandonnait également Caroline Dudley et l'ensemble de la troupe de la Revue Nègre, les mettant dans un sacré embarras. Afin d'essayer de recouvrer au moins une partie des pertes, Caroline Dudley intenta un procès à Josephine Baker pour rupture de contrat. Elle alla bien jusqu'au palais de justice mais fut incapable de poursuivre. Dudley ne lui reprocha jamais sa défection. Elle mit uniquement Baker en garde, en lui disant qu'elle ne serait qu'un "mannequin emplumé" aux Folies Bergère. Cependant, cet échec financier causa le divorce de Caroline Dudley car son mari avait perdu toutes ses économies dans la Revue Nègre. Et pourtant, l'histoire de la Revue Nègre était loin d'être achevée. Elle vécut par l'entremise d'autres troupes négro-américaines : Louis Douglas et Black People en 1926, Folrence Mills et les Blackbirds, dite la "Seconde Revue Nègre", en 1926, New Leslie's et les Blackbirds en 1929 au Moulin Rouge.

Mais rien ne remplacera l'impact de la Revue Nègre qui aura surtout révélé Josephine. Caroline Dudley, elle, rencontrera l'écrivain Joseph Delteil avec qui elle se mariera et changera de vie. Ils se retireront en effet dans un vaste domaine, La Deltheillerie, qui sera également le titre d'un roman de Delteil publié en 1968 dans lequel l'auteur évoqua ses souvenirs et so épouse : "Nous vivons ici à la Deltheillerie quasi incognito, deux outlaws. Qui se douterait qu'il y a là-haut dans les garrigues de l'auteur de la Revue Nègre, une date légendaire pourtant dans les annales du théâtre comme le Cid ou Hernani !".

Paul Colin, "Bal Nègre", 1927.