1946-1953 : Le premier essor des Milandes
Le chantier des Milandes
Peu après la guerre et des problèmes de santé à répétition, Josephine consacra son énergie à transformer les Milandes, sa maison de campagne de Dordogne, en un mélange d'attraction touristique et de centre d'éducation. Elle avait le projet d'adopter des enfants de races et de nationalités diverses pour démontrer les possibilités de fraternité du monde et construire autour d'eux une communauté modèle. Dans ce projet, Jo Bouillon, le chef d'orchestre français qu'elle avait épousé en 1947, devait jouer un rôle essentiel.
Château délabré situé au sommet d'une colline dans le Périgord, les Milandes constituait un très bel écrin pour les désirs de Josephine. Il fallut d'abord restaurer la maison, un bâtiment du XVé siècle réaménagé dans les années vingt, et y amener l'eau, l'électricité et le téléphone.
![]() |
Les Milandes, au début du XXé siècle, avant les restaurations
![]() |
Les Milandes, dans les années vingt, pendant les restaurations
![]() |
Les Milandes, dans les années vingt, les restaurations achevées
Pour effectuer les travaux, "Jo et Jo" installèrent soixante familles dans le village avoisinant, alors pratiquement abandonné. La ferme fut peuplée de six cents poules, de vaches et de cochons, de chiens et de paons.
![]() |
L'entrée de la ferme aux Milandes
Les travaux terminés, l'endroit comportait deux hôtels, un golf miniature, des courts de tennis, des terrains de volley et de basketball, un musée de la cire présentant des scènes de la vie de Josephine, des écuries, une fabrique de foie gras, une station essence et un bureau de poste. Vu la difficulté de faire venir des touristes dans un lieu aussi éloigné, un héliport avait été prévu.
![]() |
Intérieur de la chambre "Josephine" à l'hôtel de la Chartreuse aux Milandes
![]() |
Restaurant de l'hôtel de la Chartreuse aux Milandes
Tout cela coûtait de l'argent . Josephine devait remonter sur scène. A l'automne 1949, elle menait une fois de plus la revue aux Folies Bergère, intitulée "Fééries et Folies". Dans le rôle de Marie, reine d'Ecosse, elle allait à son exécution en chantant l'Ave Maria de Schubert. Au moment où la hache tombait, un décor de vitraux transformait brusquement la scène en cathédrale.
![]() |
Josephine en Marie Stuart aux Folies Bergère en 1949
Une tournée américaine mouvementée
Après un passage décevant aux Etats-Unis en 1948, principalement dû à des problèmes de couleur de peau, Josephine était décidée d'y retourner et de montrer de quoi elle était capable. En 1951, elle commença par se rendre à Cuba. Elle y rencontra un tel succès que la direction du Copa City de Miami l'engagea pour un grand spectacle.
![]() |
Josephine en 1951
Elle exigea dans les négociations que son contrat comporte une clause de non-discrimination : elle n'accepterait de se produire que si les noirs étaient admis parmi les spectateurs. Jamais auparavant aucun artiste ne s'était produit à Miami devant un public mixte, et les négociations avec le Copa City furent longues et difficiles. Elle s'y produisit en janvier 1951. En mars, elle passa au Strand, un grand cinéma de New York, puis elle partit pour Chicago, Boston et Hollywood. Les critiques furent toutes excellentes. A quarante-cinq ans, Josephine obtenait enfin, non comme curiosité mais comme artiste à part entière, le succès qu'elle avait toujours espéré aux Etats-Unis.
![]() |
Un dessin caricaturant la fameuse coiffure "queue de cheval" de Josephine
Parallèlement à son spectacle, elle se battit alors un peu partout pour les droits civiques et pour l'intégration des noirs, n'hésitant à contredire les règlements des restaurants, des hôtels et de certaines entreprises. Cette activité d'intégration culmina en octobre 1951, au Stork Club de New York. Le Stork Club comptait parmi les cabarets de la ville les plus en vogue, le haut lieu du snobisme. Son directeur était Sherman Billingsley et il avait pour ami le célèbre journaliste Walter Winchell. Josephine Baker, après sa représentation au Roxy, décida d'aller y manger. Seulement, Billingsley voyait d'un très mauvais oeil les noirs qui pénétraient dans son établissement et n'hésitait pas à refuser l'entrée à certains d'entre eux. Josephine passa sa commande mais rien ne vint. Ignorée et sûre que c'était une affaire de ségrégation, elle téléphona à un préfet de police noir et à son avocat. Si son accusation de discrimination pouvait être prouvée, le Stork Club serait en infraction à l'égard de deux lois de l'Etat : celle sur les droits civiques, et celle sur le contrôle des boissons alcooliques. Par ailleurs, elle en voulait beaucoup à Walter Winchell de ne pas avoir protesté contre la façon dont on l'avait traité. Aussi, le lendemain, lui envoya-t-elle un télégramme où elle se plaignait de sa conduite. Winchell, connu pour avoir défendu les minorités tout au long de sa carrière de journaliste, semblait ne pas avoir vu ce qui s'était passé au Stork. Quoi qu'il en soit, un piquet fut organisé devant le Stork par le NAACP. Et, à mesure que les jours passaient, l'incident ressemblait davantage à une lutte entre Walter Winchell et Josephine Baker. Il vint alors à l'idée de Winchell que le comportement de Baker devait faire partie d'un complot communiste. Il en rajouta en déformant les propos des Mémoires de la danseuse, développant ainsi la thèse que cette dernière était fascite, ayant aidé Mussolini. Désormais, le seul souci de Josephine était d'être réhabilitée. Peu importe si elle mettait en péril sa tournée américaine et de fait ses cachets, qui devaient lui servir pour les nombreux aménagements aux Milandes, il fallait que justice soit faite. L'incident du Stork Club s'avéra désastreux pour la carrière et la réputation de Winchell. Jamais jusque là ses ennemis n'avaient pu l'attaquer publiquement ; désormais, ils se mirent à le faire. Avec le recul du temps, il semble que Josephine Baker se soit bien tirée de la bataille du Stork Club. Mais sur le moment, cette bataille parut avant tout nuire à sa carrière.
Ses convictions politiques, plus qu'étranges, l'amenèrent à se nuire davantage en se rendant en Argentine en 1952, séduite par Peron, et en prononçant des discours clairement anti-américains. Quand, pour la punir, le service d'immigration menaça de ne plus la laisser entrer aux Etats-Unis, elle répliqua avec irritation qu'être exclue des Etats-Unis serait pour elle un honneur. Et c'est ainsi qu'elle acheva de se fermer le plus vaste auditoire de son talent.
![]() |